
Extraits du blog de Christian Arnsperger
L’ouvrage de Tim Jackson, Prosperity Without Growth (Earthscan, Londres, 2009), récemment traduit en français sous le titre Prospérité sans croissance (De Boeck & Etopia, Bruxelles, 2010), est un jalon très important dans la réflexion sur l’écologie politique. Il sera incontournable, à l’avenir, dans tous les débats sur les orientations à donner à nos économies et à nos sociétés dans une perspective de transition. (Le sous-titre français, d’ailleurs, est “La transition vers une économie durable”, reprenant celui du rapport préalable de la Sustainable Development Commission qui a servi de base pour le livre.)
Jackson offre une analyse remarquable du contexte dans lequel se posent actuellement les enjeux de la transition: une logique de la dette écologique et économique, impulsée par un impératif de croissance perpétuelle, lui-même ancré dans un consumérisme basé sur la quête effrénée de la nouveauté, au sein d’un monde social où le “langage des biens matériels” prédomine comme moyen de communication entre les gens. Il explique aussi (dans un vocabulaire très clair, qui est l’une des vertus constantes de l’ouvrage) pourquoi il est absurde de vouloir invoquer la notion de “déconnexion” comme solution aux enjeux du changement climatique et de la rareté des ressources. En effet, cela revient à terme à croire que l’on pourra maintenir, voire dépasser, les rythmes actuels d’accumulation en utilisant des flux de ressources énergétiques sans cesse réduits. L’auteur démontre, preuves chiffrées à l’appui (et le degré de documentation statistique de son travail est impressionnant à travers tout son livre), que les chances d’une telle “déconnexion absolue” sont quasiment nulles. Jackson ne nie pas — loin de là — l’importance des progrès technologiques dans le combat environnemental, mais il ferme définitivement (et salutairement) la porte aux fantasmes d’un “productivisme de l’immatériel” qui voudrait que l’on puisse, un jour, produire tous les biens demandés par les consommateurs avec un grain de sable, à la faveur d’une technologie hyper-performante.
Il faudra donc inéluctablement, selon Jackson, en venir à réduire nos rythmes de consommation, et donc de production. Sans toutefois devenir un adversaire dogmatique de la croissance, car notre auteur — en grand pragmatique qu’il semble être — n’utilise jamais le mot “décroissance”. L’expression, en effet plus heureuse, de “prospérité sans croissance” lui permet de ménager la chèvre et le chou: il faut des limites à l’émission de polluants (dont le CO2), mais pas nécessairement un changement radical de rapport à la nature; il faut des investissements “verts” à rentabilité réduite, mais pas nécessairement un abandon de la logique financière en tant que telle; il faut abandonner l’obsession de la productivité du travail, mais pas dans tous les secteurs (car il reste des secteurs où être plus productif restera un impératif), et il ne faut certainement pas contester la logique du salariat comme telle; il faut mettre en question les causes sociales du consumérisme (langage des biens matériels, course au statut social, compulsion de la nouveauté), mais il ne s’agit pas de questionner la “nature humaine”.
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