Redéfinir la prospérité – Jalons pour un débat public

Isabelle Cassiers et alii*

Editions de l’Aube, avril 2011, 282 p.

* Préface de Dominique Méda ; contributions de Christian Arnsperger, Philippe Baret, Tom Bauler, Robert Boyer,Isabelle Cassiers, Julien Charles, Larent de Briey, Jean De Munck, Isabelle Ferreras, Stéphane Leyens, Dominque Méda,Thomas Périlleux, Géraldine Thiry, Gaeëtan Vanloqueren et Edwin Zaccaï.

 

 

Qu’est-ce que la prospérité ?

Dans le langage courant, le terme est équivoque et c’est précisément cela qui le rend intéressant. Les définitions qu’en donnent les dictionnaires oscillent entre deux registres : celui de l’être et celui de l’avoir. La prospérité désigne d’une part un état heureux et renvoie par cela aux notions de bien-être, de bonheur, de félicité, voire de béatitude. Cette première définition évoque une disposition de l’être, un accomplissement dans l’instant. La prospérité désigne aussi l’augmentation des richesses, la marche vers l’abondance, vers l’opulence, la réussite, et renvoie alors aux activités économiques et à leur essor, expansion, succès, progrès. Cette deuxième définition évoque davantage une frénésie de l’avoir et de son accroissement.

Le côtoiement de ces deux ordres de définition pose question. Prospérité vient du latin prosperus : conforme ou favorable aux espérances, aux attentes. Notre projection continuelle vers l’accumulation de richesses,aurait-elle fait perdre de vue les attentes et les aspirations inscrites dans le registre de l’être ? L’écrasement de la première définition par la deuxième au fil du temps serait-il à l’origine des difficultés dans lesquelles notre civilisation se trouve aujourd’hui ? Qu’on ait pu assimiler « l’état heureux » à « l’augmentation des richesses » pourrait être une clé de compréhension de la crise multiforme que nous traversons.

Telles sont les questions qui ont donné naissance à cet ouvrage. Une vingtaine de chercheurs, issus de diverses disciplines – philosophie, économie, histoire économique, sociologie, sciences politiques, droit,sciences de l’environnement, agronomie, biologie, médecine – principalement mais non exclusivement universitaires, ont voulu s’écouter, dialoguer, confronter leurs interrogations et leurs savoirs, se donner ensemble le droit de remises en question radicales.

Convoquer plusieurs disciplines semblait en effet indispensable pour comprendre les origines philosophiques et historiques de la définition de la prospérité qui fut implicitement la nôtre pendant trois siècles et s’est imposée plus largement au cours des soixante dernières années. Puis pour tenter d’identifier les processus complexes dont les problèmes actuels sont issus ; d’élucider les interactions entre les différentes dimensions d’une crise écologique, sociale, alimentaire, économique, politique et culturelle ; de comprendre pourquoi un demi-siècle de croissance économique a ni accru la satisfaction de vie en Occident ni vaincu la misère du monde. Enfin pour suggérer des issues, des voies à explorer pour que notre développement aille à la rencontre des valeurs fondamentales exprimées par les populations ; proposer des révisions de nos modes de vie, de nos comportements, de l’organisation de la société et de l’action publique qui puissent répondre,d’une manière équitable, à nos aspirations les plus profondes.

Travaillant ces matières, il nous a semblé essentiel de reconnaître notre posture engagée, ou plus exactement la posture inévitablement engagée de tout chercheur s’attelant à un tel sujet. Redéfinir la prospérité est à nos yeux une tâche urgente, essentielle et complexe qui, par sa dimension intrinsèquement politique, ne peut faire l’économie d’un débat public. C’est à ce débat que notre ouvrage invite, et pour lequel il pose quelques jalons.

 

VN:F [1.9.11_1134]
Votez pour cet article:
Rating: 0.0/3 (0 votes cast)

  2 commentaires à “Redéfinir la prospérité – Jalons pour un débat public – Isabelle Cassiers et alii”

  1. Je suis désireux de lire cet ouvrage mais le commentaire crée un sentiment de malaise. Dans son dernier film “Midnight in Paris” Woody Allen pourfend cette impression que le passé était meilleur. Il répond: imaginez seulement ce que signifiait “aller chez le dentiste” autrefois. Mon arrière- grand-mère disait à la fin de sa vie: “je vis mieux (= je suis mieux et non j’ai plus) que les riches du temps de mon enfance. Si je ne prends que la mienne, le chauffage central était un luxe de riche tout comme l’eau chaude courante; les vacances et autres city-trip appartenaient au domaine du rêve, aller au restaurent ne s’imaginait même pas. Certes le succès de nos organisations économiques attise en nous la cupidité. En 1909 déjà, Monseigneur Heylen, éveque de Namur, condamnait dans son mandement de carême, la société de consommation!. Que dirions-nous si on devait revivre à cette époque? C’est à chacun librement qu’il appartient d’établir une saine relation avec son pouvoir d’achat car, comme on dit, “l’argent est un bon serviteur mais un mauvais maître”. Mais je le dis sans honte: le confort matériel contribue à mon épanouissement. Et je m’en émerveille et je le savoure. Et si le 4×4 est jugé socialement nocif, qu’on en interdise la production. mais de grâce, n’oublions pas nos hôpitaux magnifiquement équipés, nos nombreux pensionnés, véritables rentiers, notre sécurité sociale, nos rapports sociaux plus simples et plus fraternels, nos échanges culturels, nos possiblités de communication, toutes choses acquises grâce aux progrès de nos appareils de production. La misère existe certes encore; la meilleure façon de la combattre réside dans des politiques d’éducation, d’intégration sociale qui requierent que nos services publics soient à la hauteur de leurs responsabilités, qui exigent que le politique s’attelle enfin à une gestion performante de ces serices..Retenons surtout avec beaucoup de modestie que la pire des dictatures est celle des prêtres, non pas seulement de ceux qui portaient soutane, mais de tous ceux qui entendent dicter notre conduite fût-ce avec l’appui de majorités politiques

  2. Livre fort intéressant, poussant à la réflexion dans de nombreuses directions. Peut-être trop, car du coup, il s’éparpille un peu, abordant des sujets aussi divers que les indicateurs de prospérité (croissance, bien-être, etc.), la psychologie de la consommation, le développement de l’individualisme et son effet sur la “nation” (chapitre le plus intéressant selon moi). Si j’ai un réel reproche à faire, c’est un certain parti-pris contre notre système de production capitaliste, occultant parfois les aspects positifs qu’il a pu générer. Le fait de dire, par exemple, que la satisfaction de vie a décru depuis les années 1970 est tout à fait relatif : les auteurs se basent sur des enquêtes d’hier et d’aujourd’hui (“êtes-vous satisfaits de votre niveau de vie? Sur une échelle de 1 à 10?”) et, s’il est probable que l’on soit moins satisfait aujourd’hui en comparaison avec nos voisins, il est quasiment certain que l’on préfèrerait vivre aujourd’hui qu’hier. Tout dépend donc du point de comparaison. De ce fait, les auteurs critiquent fortement les inégalités qu’a engendré le capitalisme, mais est-ce si condamnable? Soit deux classes d’individus, les “riches” avec un niveau de vie de 100, et les “pauvres” avec un niveau de 80. Si, cinquante ans plus tard, les “riches” sont à 200 et les “pauvres” à 170, les inégalités ont donc bien cru, mais est-ce réellement un effet pervers? Tout est relatif.

 Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces tags et attributs HTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

   
Photos par Pedro CorreaSite de réflexion sur la transition post-capitalisteSuffusion theme by Sayontan Sinha